Carnets de l’autre amour


Extrait :


Du possible
La vie comme cette “création continue” dont parlait la théologie, et même l’évolutionnisme, selon lequel on ne survit qu’à condition de sans trêve s’adapter, à un monde qui ne cesse de changer.

Sortir, radicalement, de l’idée que “l’essentiel se joue avant cinq ans”. Ne peut-il se jouer une heure avant la mort – ainsi qu’à chaque instant?

Une psychanalyse qui ne serait plus dans la ligne du “connais-toi toi-même”, qui ne dirait plus “deviens ce que tu es”, mais “sois ce que tu deviens”.

Leur passé, ils le connaissent par coeur, ils n’ont cessé de le raconter, et puis il est si lourd qu’à y revenir, chaque fois la douleur se réveille. Mais en quoi l’avenir pourrait différer de ce passé, cela ils ne le savent pas, et ce dont ils seraient capables, ils ne peuvent même y penser. Alors, je tente avec eux de glaner des bribes de possible, sur les champs laissés en friche de leur passé, ou du présent.

“Du possible ou j’étouffe”, écrivait Kierkegaard. C’est aussi ce que souvent vous paraissez me dire.


Cette parole qui transforme

Ils n’ont plus de toit, plus de quoi se vêtir ou se nourrir, leur corps affaibli ou malade n’est pas loin de les lâcher. Pourtant ils viennent, vaille que vaille, pour me parler. Miracle de la parole qui ne sert à rien, mais dont il faut bien croire, à les voir, que seule elle puisse sauver.
Cela faisait une semaine qu’elle ne dormait plus, et ne se levait plus sans béquilles. La nuit qui précéda notre rendez-vous, subitement elle dormit, et plantant là ceux qui venaient d’arriver de loin pour la voir, vint à pied, comme une fleur, jusqu'au centre où je l'attendais.
“Vos paroles me portent”, dit une autre.
Si apparemment mes paroles, pour vous, peuvent être “efficaces”, n’est-ce pas d’avoir moi-même gardé, de l’enfance dit-on, une foi dans le pouvoir magique des mots?
Et parmi les quelques phrases “décisives”, dans mes différentes tranches d’analyse, oserais-je dire que celle qui me revient sans doute le plus souvent, comme continuant à agir, n’est autre que :“Lève-toi et marche”?
En tout cas je remercie encore le psy qui eut l’audace de me la sortir.
Lorsqu’ils arrivent, ils disent vouloir redevenir “normaux”. Lorsqu’ils repartent, souvent ils ont conscience d’avoir toujours préféré les marges. Reste à passer d’une marge qui les tue à une autre où ils pourraient vivre.

Cette intensité même que vous cherchez dans les produits, que jamais je ne tente de vous y faire seulement renoncer – mais plutôt de chercher avec vous à la situer ailleurs.
Du moins ils ne durent pas souvent m’attribuer cette intention de les remettre dans la norme ou la "bonne voie – que trop souvent, vis-à-vis de moi, je suspectai chez les psys que j’ai consultés.