Orientations psy

© Mâ Thévenin

Ayant moi-même traversé, très tôt dans ma vie, une longue psychanalyse, vis-à-vis de cette approche j’ai d’emblée ressenti une distance critique. Certes par rapport à d’autres courants thérapeutiques, elle a le mérite d’envisager le sujet dans sa complexité. Mais elle me laissait insatisfaite, essentiellement pour deux raisons : d’abord parce qu’il ne suffit pas de « prendre conscience » d’un mécanisme pour s’en affranchir, et puis parce qu’à trop longtemps creuser le passé, on risque de s’y enliser plutôt que de s’en dégager. En fait la psychanalyse elle-même ne me paraissait pas assez dégagée d’un certain déterminisme, selon lequel on est conditionné, à vie, par le passé, en particulier la petite enfance. Or il me semble que tout au long de l’existence on peut, vraiment, se transformer – la vie ayant des ressources infinies pour nous étonner. En particulier, les rencontres, quelles qu’elles soient. Parfois, celle d’un psy. Qu’est-ce qu’une thérapie, sinon une relation qui nous métamorphose ? Une relation véritable, entre deux singularités, et non pas seulement un «transfert» des liens du passé.

N’étant donc pas devenue psychanalyste, si je décidai, à trente-cinq ans, de devenir psychologue, ce fut au départ avec le projet de travailler avec l’aide d’animaux. En effet la rencontre d’un chien avait transformé ma vie, en me faisant éprouver tout ce qu’un animal peut nous apporter d’autre qu’un humain. Et ce qu’ainsi j’avais reçu, j’avais envie de le transmettre à d’autres.

Or tandis que je préparais la création d’un lieu thérapeutique, où pourraient cohabiter humains en difficulté et animaux, je me mis à travailler avec des personnes alcooliques ou toxicomanes. J’y appris ce qu’une relation à visée thérapeutique sollicite d’engagement, d’attention aux particularités de chacun, et de créativité. Lorsque quelqu’un venait me raconter son histoire, il s’agissait moins de l’analyser que d’en inventer de nouvelles lectures, qui lui permettraient de changer, parfois radicalement, le cours de son existence. Et là où il y avait une impression d’impasse, il s’agissait d’y ouvrir du possible. Bientôt, mon travail de psy ne me parut plus très éloigné de mon travail d’écrivain. Par contre il me semblait de plus en plus loin d’un abord médical, qui tendrait à ramener quelqu’un à une santé définie comme une norme. C’était dans leurs singularités, leurs bizarreries mêmes, que mes patients trouvaient des leviers pour se sortir de leurs souffrances. Il s’agissait moins de «réparer» – tout retour à un état antérieur, souvent idéalisé, se révélant illusoire –, que de «bricoler», de nouveaux équilibres toujours à réinventer.

Pour moi aussi vint le moment où je sentis la nécessité d’évoluer. J’avais envie de me confronter à d’autres questions que les addictions, de rencontrer d’autres mondes, peut-être plus proches du mien, pour tenter d’offrir ce qui m’est le plus propre, avec ce que mon parcours a de spécifique, entre philosophie, pratiques artistiques, et investigations psy. Je décidai donc d’ouvrir un cabinet privé, à Montpellier où je venais d’arriver. Pour essayer de me rapprocher encore de cette finesse, de cette justesse, qui exige qu’un psy tienne à la fois de la dentellière et du musicien.

Par ailleurs, ce serait à proximité de Valence que se créerait ce lieu réunissant animaux et humains, dans des pratiques thérapeutiques fondées sur l’improvisation théâtrale et diverses recherches artistiques.

Cela étant, au fil des années, mon intérêt pour les animaux s’est élargi à nos relations avec le non-humain, dans son ensemble, dont l’importance me semble négligée la plupart du temps, en particulier par les psy. N’a-t-on pas de vrais liens, avec une maison, un paysage, des arbres ? Et peut-on éviter de se demander, tôt ou tard, parfois face à la mort, ce qui nous relie au reste du cosmos ? Cette impression de «reliance», ou son absence, me semble de plus en plus fondamentale, en regard de la solitude dont chacun, tôt ou tard aussi, fait l’épreuve dans sa vie. Selon qu’on se sent ou non relié au monde, la solitude peut être vécue comme fermeture mortifère ou comme espace de rencontre.
Le processus thérapeutique, dès lors, m’apparaît comme un tissage de liens, où à partir d’une relation à un psy, peuvent s’en créer d’autres – à des humains, à un environnement, ou au cosmos.